Ouf, j’ai pu passer le col de Lus-la-Croix-Haute sans encombres, je craignais neige et verglas. Ti’lland perd à présent de l’altitude et apparaissent de magnifiques barres rocheuses de calcaire. Les oliviers et une végétation plus méditerranéenne ont remplacé celle de montage. A l’inverse de mon dénivelé, les températures remontent légèrement. Ce n’est pas tropical (9°C) et le temps est couvert mais ça va nettement mieux que quelques heures plus tôt. Après plus de 2h30 de route je passe un panneau indiquant ‘Orpierre, le village médiéval qui grimpe’. Je suis bien à destination ! Quelques manoeuvres à travers les ruelles étroites et me voici sur le parking du cimetière, lieu de villégiature des véhicules aménagés dont celui de mes amis tchèques. On est très content de se retrouver, Francesca m’adresse un magnifique sourire. Puis, histoire de m’immerger quelque peu dans la vie du village, je vais commander un chocolat chaud (et non pas un Ricard) dans un des deux bars du bled de 250 âmes seulement. Le contact est facile, les locaux ont l’habitude de voir débarquer des grimpeurs des quatre coins de l’hexagone et d’Europe. D’ailleurs, leur économie est fortement dépendante de cette activité, ils prennent donc bien soin des bouffeurs de magnésie. Pas envie de cuisiner (même si le terme est quelque peu exagéré), je me régale d’une pizza aux 5 fromages.
Après une nuit très fraiche (5°C au lever), je suis soulagé de constater qu’un généreux soleil illumine le Quiquillon, le piton rocheux surplombant le village. Allez encore un peu de patience et ce sera pour nous autres ici bas. Je rencontre Paul (un parisien, réalisateur de métier, en plein changement de vie grâce à son van aménagé et sa passion pour l’escalade) qui vient de se pointer sur le parking, à la recherche de compagnons de cordée. Les tchèques sont également motivés pour une session. Nous partons tous en direction du secteur du Château, à quelques pas de là. Au fil de la journée, d’autres grimpeurs arrivent, c’est probablement le site le plus fréquenté depuis le début de mon voyage. Que de bons moments entre sport, discussions, rigolades, encouragements et partage. Les voies et les secteurs sont parfaitement équipés, tout est fait pour faciliter la vie et la sécurité des grimpeurs : lignes de vie placées aux endroits critiques, indications pour trouver les secteurs de grimpe, blocs instables harnachés par de gros câbles de fer, relais chainés et parfois doublés, pitons proches de moins de deux mètres… Ça change de l’Hortus même si ça nuit un peu à l’ambiance montagne. Après avoir enchaîné quelques belles et longues voies en dalle, Paul souhaite attaquer son projet qu’il travaille depuis quelques jours : ‘Evitons d’importuner l’étrangleur’ (mais où les équipeurs vont chercher tous ces noms ?) une 7a toute en méthode, de 23 mètres. Il est très proche de l’enchainer à son premier essai. A mon tour : je m’y élance en tête et parvient à la terminer après quelques repos et quelques chutes grâce à une bonne dose d’acharnement et aux bons conseils de mon assureur. Paul s’y élance à nouveau et la boucle magistralement en un essai. Nous concluons donc cette belle session arborant un sourire tranche papaye. Mais au delà de la performance, encore une fois, quelle de belles rencontres !
Promenade dans le village et ses mignonnes ruelles d’où on aperçoit systématiquement une falaise en toile de fond. Dommage que les rénovations des bâtiments ne soient pas dans le style d’époque médiévale (pas de classement particulier d’Orpierre) mais ça a tout de même pas mal de charme. Histoire de me sociabiliser, je file au bar apprécier un chocolat chaud et je profite de l’électricité pour brancher mon ordinateur sur le secteur. Même si les locaux semblent surpris de me voir consommer une telle boisson, avec leurs verres de bière ou de pastis à la main, cela ne nous empêche pas de discuter et de bien nous marrer.
De retour sur le parking, j’ai de nouveaux voisins : Martin et Arnaud. Le premier est docteur en hôpital psychiatrique tandis que le second finit son internat en médecine générale. Tous deux vivent dans la région de Pau et viennent de passer une semaine dans le cadre d’un stage ‘Grande voie’ à l’UCPA du coin. Ils ont encore quelques jours devant eux pour mettre en application leurs nouveaux acquis. Aussi sympa l’un que l’autre, le contact passe aussitôt et nous décidons, accompagnés de Paul, de partager un repas dans Ti’lland. Belle soirée à discuter ‘escalade, montagne et voyages’ et nous nous mettons d’accord pour partir tous trois dans une grande voie demain.
Chouette encore du soleil ce mardi matin ! La journée s’annonce donc radieuse et sportive. Avec Arnaud et Martin, nous partons à l’assaut de la face sud-est du Quiquillon via une voie de 170 mètres (7 longueurs, 5c+ max.) : le Dièdre Sud. Il est quasiment 10h00 quand nous sommes enfin au pied de la paroi (honte à nous, on s’est perdu sur le chemin d’accès malgré les multiples marques de peinture). A peine quelques minutes plus tard, un groupe de deux grimpeurs arrive et semble mécontent de voir que la voie est déjà prise. Ils nous saluent à peine, maugréent et s’en vont. Tant pis pour eux, s’ils avaient été plus aimables nous leur aurions cédé la place (à deux ils seront plus rapides que nous trois). Allez, je m’élance en tête et avale en un jet les deux premières longueurs, un mélange de fissure et de dièdre. Le relais est confortable, heureusement car mes deux collègues galèrent un peu dès le premier pas (probablement le plus compliqué de toute la voie car technique et le rocher est patiné) et je vais patienter un petit moment avant de voir surgir leurs casques. Ils ne sont guère rassurés et déjà bien fatigués… Je motive Arnaud pour partir le premier sur la longueur suivante, une belle dalle. Il grimpe avec brio et assure parfaitement les manips au relais. A notre tour de nous y élancer, Martin me précède et je joue le rôle de la voiture balai en ramassant les dégaines mises en place. Au fur et à mesure de notre progression, la vue sur le village, les champs et cultures (beaucoup de pommiers) environnantes et les monts alentour devient de plus en plus belle. Puis c’est à mon tour de repartir en tête : la longueur en 5c est une dalle toute en finesse, splendide ! Survolté, j’enchaine l’autre longueur, une traversée en 5b très originale. Le tirage de la corde est fort et j’arrive au relais placé pile poil à la bonne distance : je suis exactement au bout de notre corde à double de 60 mètres. Mes comparses vont m’avouer qu’ils commençaient à avoir des sueurs froides alors qu’ils voyaient la corde continuer à se dérouler alors que la fin était toute proche et que la communication entre nous était rendue impossible par l’éloignement… Ils me rejoignent sur le vaste plateau formant l’antécime, tout sourires. Eux aussi ont bien apprécié ces deux longueurs. Leur moral s’est grandement amélioré au fil des mètres grimpés. On fait une pause repas, midi est passé depuis belle lurette. Je profite du confort qui nous est offert par cette grande vire pour appeler Edgar : c’est son anniversaire (8 ans). Puis, nous motivons Martin pour partir en tête, il ne reste plus qu’une soixantaine de mètres à grimper, soit deux longueurs en 5b. Il part volontaire, mais va vite s’arrêter car le mental ne suit pas. On le fait descendre et c’est au tour d’Arnaud d’ouvrir le chemin. Il se tape les deux longueurs en un jet et arrive au sommet très heureux et fier de sa performance. Là encore toute la longueur de la corde aura été nécessaire… On le rejoint après quelques derniers efforts et nous nous félicitons mutuellement. Après avoir apprécié la vue, nous dénichons le relais du premier rappel (environ 30 mètres), puis le second, plus aérien (pas loin de 60 mètres). Nous voici de retour sur le sentier, il est 16h30. Il nous aura donc fallu plus de 6h30 pour parcourir 170 mètres de verticalité, autant dire que nous n’avons pas battu des records de vitesse… Peu importe, nous avons passé un excellent moment, en toute sécurité, et chacun a finalement pris beaucoup de plaisir.
Retour à Orpierre où, tandis que nous faisons quelques courses au Vival, je croise Perrine, une DE Escalade croisée au Vercors (c’est elle et son copain Lucas qui se sont faits voler une corde). Que le monde de la grimpe est petit ! Quelques minutes plus tard, nous sommes tous réunis au bar du village pour un moment bien convivial !
En début de soirée, je rejoins mes amis tchèques sur le parking. J’y fais la rencontre d’un de leur compatriote, Michal. Ils se sont rencontrés en voyage, du côté de Fontprédrouse (à l’ouest de Perpignan), un village réputé pour ses sources d’eau chaude et sa communauté hippie. C’est un photographe, ex grimpeur de haut vol, installé en France depuis une douzaine d’années. Eminemment sympathique et particulièrement intéressant, c’est un véritable personnage. Francesca est déjà couchée et les trois sont quelque peu éméchés, à grands coups d’un vin blanc sucré qu’ils affectionnent énormément. Je trinque un verre avec eux à la santé d’Edgar. Excellente soirée durant laquelle nos rires auraient pu réveiller nos voisins du cimetière.
Mercredi 30 septembre, le soleil est au rendez-vous mais il fait toujours bien frais. Nous avons prévu de faire une grande voie avec Paul, le Voyage (120 m en 4 longueurs) sur la face ouest du Quiquillon. Celui-ci se pointe sur le parking à 8h30 mais la face est encore à l’ombre. Craignant d’avoir froid, nous décidons d’attendre et prenons la décision d’aller faire des courses sur Sisteron, à environ 25 kilomètres. Mais avant toute chose, un café, au bar du village car je n’ai plus de gaz. Nos achats commencent dans un excellent magasin d’escalade, le ‘Nouveau Blue Light’, anciennement tenu par un américain et à présent géré par Luis un espagnol éminemment sympathique et fin connaisseur du monde de la grimpe. Son shop est minuscule mais il y a de tout et à un rapport qualité-prix imbattable. Je lui prends une doudoune (fini d’avoir froid) et 4 coinceurs, tandis que Paul achète une corde à double. Puis, je fais le plein d’essence et achète une bouteille de gaz. Enfin, un tour à Gify center où les tchèques doivent se faire rembourser un achat.
A 13h00 nous sommes de retour à Orpierre. Surmotivés, nous nous équipons pour le Voyage. Cette grande voie est splendide, entre dièdre, dalle et fissure déversante. Chacune des 4 longueurs fait une trentaine de mètres (5c+ / 6a / 5c / 6a+) et nous partons en tête à tour de rôle. Ça déroule, on s’entend parfaitement bien, les paysages sont splendides et le soleil généreux. On entend les murmures des grimpeurs situés sur la falaise en face (le Château) et réciproquement. Que des belles sensations et énormément de bonheur. Les rappels, empruntés la veille, sont vite tirés et nous sommes de retour au village en moins de 3h00. Quelle efficacité !
Ca tombe bien, cela me laisse le temps d’aller prendre une douche au camping les Catoyes localisé à quelques kilomètres d’Orpierre. Le couple qui le tient est extrêmement sympa et accueillant et pour deux euros j’ai droit à de l’eau chaude à volonté. Ça aussi c’est du pur bonheur.
Je retrouve ensuite quelques uns de mes nouveaux amis au bar du village, sur une place ombragée par des platanes d’où l’on entend le tintement des boules de pétanque. Il y a Martin, Arnaud et Paul, je rencontre Leire (une basque DE d’escalade travaillant la saison estivale à l’UCPA d’Orpierre), Yo (également DE) et son cousin Anthony. On boit, on discute et on rigole sans modération.
Alors que la nuit vient de tomber, nous partons tous du côté du parking du cimetière où Michal a organisé la projection d’un film. Muni d’un petit projecteur, il diffuse ‘Cliffhanger’ sur l’aile de son camion ! Véritable navet tournant autour de la montagne et de l’escalade, on ne cesse de se marrer tellement tout est ridicule. Que ce soit le scénario, les dialogues et même les scènes d’action, tout est grotesque ! Quel moment privilégié et riche en amitiés, chacun passe une excellente soirée sur ce parking baigné par la lune, au son de l’église qui sonne toutes les heures. Merci Michal pour cette initiative !
Selon les prévisions météo, ce jeudi sera la dernière journée de beau temps dans le coin… Je suis bien motivé pour profiter encore des falaises même si la fatigue se fait quelque peu ressentir. Je prends mon petit déjeuner avec Michal, Arnaud et Martin et nous discutons de voyage. Le franco-tchèque doit repartir dans la journée, dommage, j’espère avoir l’occasion de le recroiser car c’est vraiment une belle personne.
Chacun a organisé sa journée de grimpe : Paul va à Saint-léger de Provence avec des amis à lui, Martin et Arnaud doivent faire leur première grande voie ‘comme des grands’ et moi je retrouve Leire, Yo et Anthony pour une session de couenne sur les secteurs de la Face Jaune et d’Eternel Féminin, la partie la plus orientale de la grande falaise d’Orpierre. Je suis en binôme avec Anthony et nous nous entendons à merveille. Lui et son cousin Yo doivent partir tôt, nous ne perdons pas de temps. On enchaine trois longues et belles voies sur dalle (5c / 6a / 6a) d’une quarantaine de mètres. En début d’après-midi, me voici à assurer Leire dans son projet, une magnifique et éprouvante 7b+. Elle est pas loin de l’enchainer… Je tente le coup, en moulinette, mais je dois abandonner après avoir tout donné, c’est décidément bien trop dur pour moi ! Je me rabats sur une longue 6a qui longe une fissure. Elle s’élance à nouveau dans son projet et arrive au relais sans chute ni repos. Bravo ! C’est, me confie-t’elle, sa plus grosse performance. C’est vraiment très plaisant et instructif de voir de tels grimpeurs à l’oeuvre et je partage pleinement sa joie.
C’est dont tout sourire que nous regagnons Orpierre. Je traine dans le village et je fais quelques achats dans une boutique originale et tournée sur la grimpe où sont vendus des fringues, thermos, stickers, tasses tous plus jolis les uns que les autres. Je discute un bon moment avec le propriétaire, un passionné de la vie en camping-car et de voyages. En plus de ces productions locales, il brasse de la bière dont le succès est grandissant. Puis, je vais m’asseoir à proximité de La Poste qui propose un libre accès au wifi (plus de connexion via mon téléphone depuis hier soir) ainsi qu’à des prises électriques. Vraiment ce village prend grand soin de ses touristes grimpeurs ! Une fois mes mails consultés et les réponses envoyées, je file au bar ‘Le Portail’ retrouver Leire ainsi qu’Arnaud et Martin. Dès que je les aperçois, je leur lance « Alors, cette grande voie ? ». Mais je me sens bien penaud quand je vois Arnaud la jambe immobilisée dans une gouttière et deux béquilles à ses côtés… Mince ! À peine lancés dans leur périple (1ère longueur, 3ème dégaine) il s’est fait une torsion du genou, non pas sur une chute, mais sur un mouvement tout bête du pied. Il est quelque peu démoralisé et il souffre. Heureusement que c’était la fin de leur séjour à Orpierre et qu’il a tout de même bien profité de ses falaises les jours précédents. Daniel, un local cuisinier à l’UCPA et apiculteur, nous rejoint, une mauresque à la main. Il déride tout le monde grâce à son accent chantant et à de truculentes histoires, notamment sur son chien rasta incapable de dénicher des truffes alors qu’il a été dressé pour ça.
Comme prévu il pleut ce vendredi. Ce sera donc jour de repos, mon corps me dit ‘Merci !’. A la morosité du temps se rajoute une pointe de tristesse tandis que mes amis tchèques prennent la route, direction l’Allemagne puis leur pays natal. Ils doivent y régler diverses formalités administratives et préparer la suite de leur périple en revendant leur camping-car, devenu trop petit depuis l’arrivée de Francesca, et en en dénichant un autre. On se serre dans les bras et nous disons au-revoir peut être à une prochaine. Chacun d’entre nous est vraiment enchanté de cette rencontre et des fabuleux moments passés ensemble. Ils démarrent, Francesca me lance des baisers avec sa main et les voilà hors de vue…
Un petit tour au Vival du coin pour quelques provisions et pour discuter avec Paul qui est garé devant. Je vais ensuite au camping les Catoyes pour me raser et me laver. Puis, je me pose dans leur grange magnifiquement restaurée et pianote sur mon ordinateur. Il n’y a plus aucun touriste, juste un groupe d’Albanais venu dans la région pour des travaux agricoles (ramassage de pommes), et on passe un moment à discuter avec les sympathiques et accueillants propriétaires des lieux. En début d’après-midi, Leire me rejoint pour partager un café.
A la faveur d’une éclaircie, Ti’lland me mène sur une piste caillouteuse pour rejoindre une belle et sobre église romane du XIIème siècle : Sainte-Cyrice. Juchée sur une colline, le panorama y est splendide. Dommage que la lumière soit gâchée par ce ciel si couvert ! Par contre, ce temps humide me permet de faire la rencontre d’un couple de Salamandre.
Je reprends la route pour Laragne, une bourgade dans laquelle je déniche quelques douceurs (tartes au citron) en vue du repas de ce soir avec Paul et Leire, ainsi que du fil de pêche pour confectionner des mobiles à base d’os et de plantes afin de décorer Ti’lland.
Ce soir, nous nous retrouvons à trois dans le camion pour un bon repas arrosé d’un vin local et animé par des bonnes discussions et des franches rigolades. Nous organisons également la suite de notre périple : puisqu’il pleut par ici les prochains jours, autant bouger dans le Var où Leire doit rejoindre son ami Etienne (également DE à l’UCPA) et où les prévisions météo sont plus optimistes. Vendu ! Nous partirons demain en convoi de deux véhicules, tandis que Paul, qui doit faire réparer son camion lundi prochain, nous rejoindra plus tard sur un site dont il nous a fortement vanté les mérites : la Gréolières.
































































Merci Jean, pour tous ces beaux récits et ces belles photos… Vous semblez tous vraiment très très petits par rapport aux hauteurs de ces magnifiques falaises !
J’espère que la jambe de ton copain Arnaud va mieux…
Au fait, le lendemain de l’anniversaire de ton « grand » Edgar, c’est le mercredi 30 septembre… et non octobre comme tu as écrit. Chouette, ça te fait un moins de vacances supplémentaires 🤣👍
Je t’embrasse très très fort 😘🥰❤️
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Jean garde de la forme pour les Dolomites !!!
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